Un entretien avec la designer de produits Ally Pereira-Edwards

Une discussion sur le processus de conception, la fabrication d’objets et l’archivage

 Texte de John Patterson — le 30 juillet 2019

Ally Pereira-Edwards est une designer de Winnipeg dont la culture et la curiosité motivent les activités. Elle se concentre sur les relations entre les matériaux, l’espace et la forme pour concevoir des produits et créer de petits moments marquants. Après ses études en architecture à l’Université du Manitoba, Ally a poursuivi son exploration des matériaux par la recherche et la fabrication d’objets avant de se joindre à EQ3, où elle travaille actuellement en développement de produits accessoires.

Nous avons visité l’appartement d’Ally lors d’un beau matin de juillet pour discuter de son processus de conception, du quotidien qui l’inspire et de sa façon de reconnaître qu’un projet est terminé.

John Patterson :
Tout d’abord, selon toi, quelle est la différence entre ce que tu fais maintenant chez EQ3 et ce que tu faisais à l’école? Travaillais-tu plutôt sur le design d’objets ou spatial?

Ally Pereira-Edwards :
C’est une question difficile à répondre. À l’école, le travail concernait plutôt les concepts spatiaux, mais je me retrouvais à réaliser beaucoup de projets orientés sur l’objet. J’adorais faire des maquettes et créer de très petits moments. Mes projets n’ont jamais été centrés sur les grands bâtiments ou espaces. J’essayais de faire beaucoup de projets basés sur des concepts sociaux et culturels et leur façon d’influencer les bâtiments sur le plan conceptuel et je me concentrais surtout sur les nuances des espaces.

JP :
D’accord.

AP-E :
Puis, je me suis concentré beaucoup sur la modélisation et le dessin. Les dessins étaient plutôt d’ordre spatial. Lorsque je modélisais mes conceptions, c’est la confection même qui m’intéressait.

JP :
C’est intéressant. Même si tu travaillais à un niveau plus conceptuel, en fin de compte, la production d’objets avait beaucoup d’importance.

AP-E :
Oui, exactement. Je pense que c’est parce que lorsque j’étais à l’école, je me concentrais sur le travail qui me plaisait le plus. Je réfléchissais quand même à l’espace et j’essayais de comprendre. C’est toujours la première chose. Puis, je me disais :  Une fois que j’aurai bien compris l’espace et la structure, je pourrai simplement m’amuser à faire de petits modèles et de petits objets pleins de détails. 

JP :
Crois-tu toujours que c’est un facteur de motivation par rapport à ce que tu fais maintenant? La question est :  Est-ce que c’est amusant?  Qu’en est-il de l’exploration des matériaux?

AP-E :
Je crois que oui. C’est un peu différent maintenant. L’expérimentation avec les matériaux et autres choses du genre vient souvent plus tard dans le processus de conception. Je ne commence pas nécessairement par cela, car je n’ai pas toujours à ma disposition les matériaux que je vais utiliser pour un produit. Les matériaux des produits semblent plus finalisés que le plâtre ou autre matériel très tactile avec lequel il est facile d’expérimenter. Lorsque j’étais à l’école, je commençais par expérimenter avec la matière. Maintenant, l’expérimentation avec les matériaux commence plutôt par un concept, puis on voit le résultat plus tard dans le processus.

 

JP :
Songes-tu à la quantité qui sera produite pendant que tu conçois ? C’est évident qu’à l’école, il n’y a pas de raison qui nous empêche d’en produire seulement un et de vivre avec cela. 

AP-E :
Je pense que je dois toujours considérer également les méthodes de production dès le début. Si je choisis un matériau en particulier, c’est selon la capacité de production d’un fournisseur et sa facilité à travailler avec ce matériau. C’est vraiment intéressant, parce que tout devient très précis quand il s’agit de matériaux. Comprendre le fonctionnement des matériaux est un tout autre obstacle comparativement à ce que c’était à l’école, et c’est bien.

JP :
Il faut aussi penser aux limitations des matériaux et aux limitations pragmatiques des fournisseurs : ces dernières sont-elles constructives ou restrictives ? Qu’en penses-tu ?

AP-E :
Je suppose que c’est un peu des deux. Elles sont restrictives à certains égards, parce qu’on ne peut pas se contenter de dire :  Je veux que ça donne ça. Je veux que ça ressemble à ceci et que ce soit construit comme cela. Parfois, ce n’est tout simplement pas faisable. De mon côté, apprendre ce qu’un fournisseur est capable de faire et découvrir le potentiel des matériaux me libère. Plus je suis confrontée à ce processus, plus j’arrive à faire moi-même des déductions au sujet d’un matériau ou d’un procédé. Dès que j’apprends comment un produit est fabriqué, je sais comment je pourrai en faire un de semblable dans l’avenir.

JP :
Donc, c’est expérimental dans le sens que lorsque c’est compris, ça se prête à la prochaine chose.

AP-E :
Oui, exactement.

JP:
Te retrouves-tu à produire ou concevoir des choses de façon linéaire? Par exemple, en ce qui concerne les artistes, il est rare de voir un ou une artiste commencer deux projets qui sont complètement disparates et se promener ensuite entre l’un et l’autre. Trouves-tu que tes projets ont un point de départ, puis un point final qui mène au prochain point de départ?

AP-E :
Pas nécessairement. Parfois oui, mais pas toujours. Parfois, on reçoit un échantillon d’un nouveau produit de la part d’un fournisseur et je me dis :  Ah, c’est de cette façon qu’on réalise ce détail. C’est fascinant!  Et cela va m’inspirer à créer quelque chose qui est construit d’une façon similaire parce que je sais que ce même fournisseur est capable de le faire. Certains échantillons de miroirs que nous avons reçus sont un bon exemple. Ils étaient très beaux, mais très épurés. Je me suis dit : Ah, ils sont tellement beaux et les détails sont si simples. 

Grâce à ces échantillons, j’ai confié au fournisseur la réalisation d’un autre projet que j’avais mis de côté depuis un certain temps. Ces échantillons m’ont également fait repenser à la façon dont j’allais monter mon projet. Parfois, cela se passe de cette manière, mais d’autres fois ce sont des projets et des concepts qui étaient en réserve. Dès que l’on en termine un, on saute sur un projet totalement à l’opposé.

JP :
D’accord. Parce qu’on attend de trouver le moment idéal, les bons matériaux ou les personnes qui peuvent fabriquer certaines choses avant de démarrer le projet suivant

JP :
Lorsque tu conçois un objet, l’imagines-tu dans un espace mental? L’imagines-tu dans un espace physique, une demeure?  Ou dans un espace complètement différent?

AP-E :
Je l’imagine chez moi en premier lieu, mais je ne me demande pas nécessairement  Qu’est-ce que j’aimerais vraiment? Ou Qu’est-ce qui serait beau dans ma maison? J’imagine ce que je conçois surtout dans mon cadre de vie et j’envisage les façons dont les gens pourraient utiliser cet objet. Puis, j’essaie toujours de créer une maquette de taille réelle, car j’aime voir les détails et les proportions sur une échelle un à un. Donc, je suppose que je conçois d’abord dans l’espace mental et sur papier et ensuite je me promène entre l’espace numérique et physique. 

JP :
Il y a certainement des questions pratiques d’échelle et de facilité d’utilisation, mais c’est également intéressant de se projeter dans une autre expérience qui nous sert en tant que designer.

AP-E :
En tant que conceptrice, je crois que mon inspiration — et celles de plusieurs autres — vient des observations aléatoires que l’on fait au cours de notre vie.              Comme certaines possessions de mes grands-parents qui étaient tellement bizarres et intéressantes que je m’en souviendrai toujours. Ce sont ces choses-là, je pense, qui sont tout à fait inspirantes. J’adore les points de départ de ce genre. Ou parfois, ce sont de beaux articles que j’ai vus dans des magasins ou des expositions. Quelque chose d’intéressant ou de beau qui est enfoui dans mon cerveau et me revient. Puis, je commence à partir de ce point. 

JP :
Tu ressors des choses qui ont été archivées, qu’il s’agisse d’archives réelles ou de simples souvenirs.

Deux objets préférés d’Ally : une sculpture inuite en os représentant un phoque et un chasseur, et une caméra d’espionnage japonaise antique achetée par son grand-père (instructions incluses).  

JP :
Je comprends. Les artistes-peintres, je crois, font cela plus souvent, mais ils aiment parler des manières de reconnaître qu’une œuvre est terminée. Je me questionne sur ce sujet du point de vue de la conception. De toute évidence, c’est réellement terminé une fois que c’est dans les magasins, mais comment faire pour savoir quand il faut s’arrêter de travailler sur quelque chose ou quand on en a trop fait? C’est une question difficile à répondre.

AP-E :
(Rire) Non, ça ne l’est pas. Je ris parce que j’ai tellement du mal à reconnaître quand c’est terminé. Je peux continuer indéfiniment. Je pourrais travailler sur un projet à l’infini et continuer à trouver quelque chose à changer. Parfois, je travaille sur un projet, j’arrête pour y réfléchir et n’y pense plus pendant une semaine. Puis, je recommence et je me demande : Pourquoi ai-je fait ça comme ça ? Pourquoi ai-je fait ça?  Ensuite, je l’imagine avec un tout nouvel œil.

Ce qui me permet de terminer un projet est les échéances que je me suis fixées. Je sais que je dois terminer à un moment en précis sinon la fabrication ne sera pas complétée pour le prochain délai en vue. J’ai beaucoup de mal à croire qu’un projet est complet.

JP :
J’aime cela. Ce n’est pas ce à quoi je m’attendais, en fait. Je perçois une sorte de consensus populaire en matière de design : il existe un problème, puis on conçoit quelque chose qui sert de solution. Le concepteur ou la conceptrice devient donc une personne qui résout des problèmes. Mais si tu retouches un projet à maintes reprises et qu’il continue d’évoluer, cette relation se complique parce qu’il n’est pas possible de dire C’est fait, le problème est résolu. Y penses-tu en tant que résolution de problème?

AP-E :
Je pense que oui. Je peux compléter le concept et les grandes lignes d’un projet assez facilement. Ce sont surtout les détails qui prennent le plus de temps à terminer. Lorsque je travaille sur des accessoires, les détails sont très souvent d’ordre millimétrique. Par exemple, Est-ce que cinq millimètres ou trois millimètres seraient mieux ? Puis, je vacille entre cinq et trois millimètres. J’imprime chaque version en 3D et je les compare. Au moment du résultat final, ces détails n’auront pas une grande importance pour quelqu’un qui n’a pas examiné le projet pendant longtemps.  Pour moi, ces détails ont énormément de poids.

 

JP :
D’accord. Tu pars donc d’une vision élargie et tu termines avec les détails minutieux. Du point de vue du commerce de détail, la différence entre trois et cinq millimètres n’influencera pas la vente une fois que le produit est sur les tablettes.  Mais je pense que c’est là que la conceptualisation devient pertinente. Si l’on cherche une cuillère ou une chaise en particulier, on en trouvera une en magasin. C’est quand même important. Mais quelqu’un qui vit avec le produit remarquera vraiment ces détails, si c’est quelque chose qui est utilisé chaque jour, comme un couteau. On est en relation avec ce produit pendant si longtemps que les millimètres finissent par réellement faire une différence.

AP-E :
Totalement, totalement.

JP :
Tiens-tu compte de la longévité — à quoi ressemblera un produit dans cinq, dix ou quinze ans? Ou penses-tu plutôt :  Produisons cette chose pour qu’elle fonctionne quand on la mettra sur le marché  ?

AP-E :
Je pense que nous voulons toujours produire des choses qui durent. Je crois qu’il n’y a personne au service du développement de produits chez EQ3 qui souhaite réaliser quelque chose qui a une courte durée de vie.

JP :
Cela peut être contre la philosophie de conception de beaucoup d’entreprises.

AP-E :
Chez EQ3, nous étions beaucoup axés sur les produits saisonniers. Nous proposions des articles saisonniers ou des couleurs saisonnières. Nous les commandions qu’une seule fois et ces produits ne revenaient jamais sur les tablettes. Nous nous éloignons de ce territoire, parce que tout le monde est sur la même page. Nous ne voulons pas que les articles servent pendant une seule saison. Nous ne sommes pas une marque de mode. Nous essayons de meubler des foyers et des vies. Je crois qu’il y a une grande valeur dans ces objets qu’on lègue ou que l’on vient à vraiment apprécier dans le cours d’une vie. Nous sommes tous sur la même longueur d’onde dans tout ce que nous faisons — c’est ce que nous souhaitons tous.

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